Les États-Unis ont franchi un nouveau cap dans leur bras de fer technologique avec la Chine. En interdisant la certification de nouveaux modèles de drones de fabrication étrangère, Washington invoque des risques majeurs pour la sécurité nationale, au prix d’une profonde perturbation d’un marché longtemps dominé par les fabricants chinois.
La décision a été prise discrètement, mais ses conséquences sont considérables. Lundi, la Commission fédérale des communications (FCC) a annoncé que DJI, Autel et, plus largement, tous les drones et composants de fabrication étrangère avaient été placés sur sa « Liste des entreprises sous surveillance » – une désignation réservée aux entreprises considérées comme présentant des risques inacceptables pour la sécurité nationale américaine. Concrètement, ce statut empêche désormais l’homologation de tout nouveau modèle de drone destiné à l’importation ou à la commercialisation aux États-Unis.
Il ne s’agit pas d’une interdiction immédiate des drones étrangers déjà en circulation. La FCC a été claire : les appareils déjà certifiés peuvent continuer à être vendus, utilisés et exploités légalement. Les consommateurs, les entreprises et les organismes publics qui possèdent de tels équipements ne sont donc pas concernés à court terme. En revanche, pour les fabricants étrangers, les perspectives de croissance sur le marché américain sont désormais de facto gelées.
Une décision ancrée dans une stratégie à long terme
Cette mesure s’inscrit dans une stratégie politique menée par Washington depuis plusieurs années, visant à réduire sa dépendance aux technologies chinoises jugées sensibles. En septembre, le département du Commerce avait déjà annoncé son intention de durcir le cadre réglementaire régissant les importations de drones chinois. En juin, le président Donald Trump a signé un décret présidentiel destiné explicitement à promouvoir la production nationale de drones.
L’élément déclencheur immédiat a été un examen interministériel mené à la demande de la Maison Blanche, dont les conclusions ont été soumises à la FCC dimanche. Selon le rapport, les drones et composants importés présentent des risques liés à la surveillance non autorisée, à l’exfiltration de données sensibles, aux vulnérabilités de la chaîne d’approvisionnement et, plus largement, à la sécurité du territoire américain. Le document précise toutefois que certaines catégories de drones pourraient être reclassées comme non menaçantes par le Pentagone.
DJI, un acteur central sur un marché sous pression
Dans ce contexte, DJI occupe une position unique. Le groupe chinois est de loin le premier fabricant mondial de drones et détient plus de la moitié du marché américain des drones commerciaux. Cette domination, qui a longtemps servi les agences publiques américaines, est désormais de plus en plus perçue comme une source de vulnérabilité stratégique.
DJI s’est dit déçu par la décision de la FCC, déplorant le manque d’informations publiques expliquant les raisons de cette mesure. L’entreprise avait déjà prévenu que son inscription sur la liste des produits concernés l’empêcherait de facto de commercialiser de nouveaux modèles aux États-Unis. Elle a mis en garde contre les conséquences immédiates pour les forces de l’ordre et les services d’urgence, qui utilisent abondamment ses drones, appréciés pour leurs performances et leur prix abordable.
Souveraineté technologique versus dépendance opérationnelle
Pour l’administration américaine, l’enjeu dépasse largement le cadre des seules considérations commerciales. Sebastian Gorka, directeur principal de la lutte contre le terrorisme au Conseil de sécurité nationale, l’a exprimé sans ambages : les drones sont appelés à jouer un rôle central dans la sécurité future des États-Unis et, à ce titre, doivent être fabriqués sur le sol américain.
Cette logique se heurte toutefois aux réalités opérationnelles. Selon DJI, plus de 80 % des services de police et d’intervention d’urgence locaux et étatiques dépendent actuellement de sa technologie. Un passage rapide à des solutions alternatives nationales soulève donc des questions cruciales quant à la continuité des capacités, aux coûts et aux performances à court terme.
Un nouveau chapitre dans l’impasse sino-américaine
La réaction de Pékin a été immédiate. Le ministère chinois des Affaires étrangères a dénoncé ce qu’il a qualifié d’interprétation « excessivement large » de la sécurité nationale et des listes qu’il juge discriminatoires envers les entreprises chinoises. Les autorités chinoises ont appelé Washington à corriger ce qu’elles considèrent comme des pratiques erronées et à garantir un environnement économique équitable.
Au-delà de la confrontation diplomatique, la décision de la FCC marque une nouvelle étape dans la fragmentation du paysage technologique mondial. En fermant son marché aux futurs drones de fabrication étrangère, les États-Unis font un choix délibéré en faveur de la souveraineté industrielle, au risque de déstabiliser un écosystème actuellement structuré autour des solutions chinoises.
Cette évolution témoigne également d’un changement de perspective plus profond. Les drones ne sont plus considérés comme de simples outils civils ou commerciaux, mais comme une infrastructure essentielle, indissociable des enjeux de sécurité nationale, de protection des données et de souveraineté industrielle. La question qui demeure est de savoir si l’industrie américaine sera capable de combler suffisamment rapidement le vide laissé par les fabricants étrangers, sans pour autant sacrifier son efficacité opérationnelle ni la maîtrise des coûts.






